Interview de Bruno Strasser, historien des sciences et conférencier principal sur le thème de "Citizen Science" à ScienceComm'15

Bruno Strasser dirige le laboratoire Bioscope, qui offre au grand public et aux élèves des écoles des activités éducatives pour mieux comprendre les sciences biomédicales et leurs relations avec la société. En parallèle, le professeur d'histoire des sciences à l'Université de Genève et de Yale étudie l'émergence des sciences citoyennes tout en gardant son intérêt pour la biophysique de la photosynthèse, sujet de sa formation initiale.

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Bruno Strasser crée une biographie du scientifique citoyen (Photo: Bruno Strasser)

 

Florian Fisch: Quelle est votre définition de la science?

Bruno Strasser: Les historiens n'essaient pas de définir le monde, mais s'intéressent à comment les acteurs de l'histoire le définissent. Je laisse la définition aux philosophes, qui font cela très bien. Ce qui m'intéresse c'est de comprendre pourquoi la vision des sciences et de leurs relations avec la société change au cours de l'histoire.

Si vous n'avez pas une vision personnelle de la science, comment pouvez-vous étudier la science citoyenne?

Évidemment, j'ai une idée assez précise et personnelle de la science. Pour moi, malgré ses défauts et ses limitations, elle reste la meilleure institution qui a jamais été inventée pour produire du savoir. Le plus important c'est de ne jamais oublier que sous un même nom, se cache une grande diversité de manières de faire. La physique des hautes énergies pratiquée au CERN et l'ethnobotanique pratiquée dans les Alpes sont toutes deux des sciences, mais leurs différences sont considérables.

Qu'est-ce qui vous intéresse dans la science citoyenne?

Il y a 50 ans on était convaincu qu'il fallait un doctorat et un poste dans une institution académique pour faire de la recherche sérieuse. Alors qu'est-ce qui a changé pour que l'Europe dans son projet Horizon 2020 parle de "science with and for society"? Comment peut-on penser aujourd'hui que la science peut se faire avec des amateurs?

La science n'est-elle pas déjà citoyenne à la base? Tous, Charles Darwin, Michael Faraday ou Gregor Mendel n'ont pas été des scientifiques professionnels au début.

C'est le cœur de la question. Avant le 19ème siècle, il n'y avait pas de scientifiques professionnels, donc tout le monde était un amateur en quelque sorte. Et même la professionnalisation de la science, la participation des amateurs est resté la règle pendant trois siècles, par exemple en botanique, en astronomie ou en météorologie. Aujourd'hui l'application Ebird de Cornell permet au amateurs d'enregistrer les observations des oiseaux. C'est surtout au 20ème siècle, avec l'essor de la science expérimentale pratiquée dans les laboratoires, que s'est creusé un profond fossé entre les scientifiques et le public.

L'activité des birdwatchers, n'est-ce pas plutôt de l'exploitation des amateurs?

C'est une première critique à la science citoyenne. La simple collecte de données fait croire aux amateurs qu'ils font de la science, alors que l'activité scientifique est bien plus riche et complexe. En même temps, le séquençage professionnel des génomes par exemple est principalement descriptif. Si la génomique relève de la science, alors l'observations d'oiseaux également.

Les citoyens lambda peuvent-ils vraiment devenir des scientifiques citoyens?

C'est la question centrale et on ne connaît pas la réponse. En même temps, la force politique et rhétorique de la science citoyenne est énorme ce facilite un peu la levée de fonds pour un projet de recherche. Dans mon projet, on va créer une biographie collective des millions de personnes impliquées dans les projets de sciences citoyennes. Qui sont, par exemple, ces gens qui font de la biologie expérimentale le week-end dans le laboratoire DIY Hackuarium à Renens? Si ces gens ont déjà une formation scientifique, alors ce ne sont pas de simples citoyens qui découvrent la science grâce aux sciences citoyennes.

Y-a-t-il des opposant à la science citoyenne?

Une opposition vient de scientifiques établis qui critiquent la qualité des données produites par des amateurs et qui contaminerait la science: du "junk data". Une autre critique vient des partisans de "l'extreme citizen science" qui trouvent que de nombreux projets de sciences citoyennes ne font pas réellement participer les citoyens aux processus scientifique. D'autres encore, craignent que les sciences citoyennes enlèvent des emplois réels de scientifiques, par exemple des taxonomistes professionnels.