Interview d'Olivier Glassey, sociologue des sciences et techniques et conférencier principal sur le thème "Communication scientifique à l'ère digitale" à ScienceComm'16

Depuis son adolescence Olivier Glassey est passionné par les jeux vidéo. Il est resté curieux du numérique et de ses usages : Après une thèse sur les communautés virtuelles, il est aujourd'hui maître d’enseignement et de recherches à l'Université de Lausanne où il étudie les diverses formes d’appropriation sociale des outils numériques. Depuis juillet 2015 Olivier Glassey dirige aussi le Musée de la main.

 

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Olivier Glassey se décrit comme "digital migrant". (Photo : Michaël Ottenwaelter / strates 2015)

 

Florian Fisch: Monsieur Glassey, les technologies digitales sont-elles une chance à saisir pour les sciences ou plutôt un danger à éviter ?

Olivier Glassey: Je suis ni technophile ni technophobe envers les outils numériques. Ces technologies offrent de nouvelles opportunités pour la science, mais elles créent également de nouvelles fragilités que l'on ne dépiste qu’au fur et à mesure de leurs usages. Parmi ces fragilités, on trouve la difficulté à trier et donner du sens à la masse des informations accessibles. Par exemple, on a découvert une centaine d'articles publiés sur des plateformes scientifiques, qui avaient en réalité été généré automatiquement par un algorithme et qui ont dû être retirés.

L'accélération qui accompagne les technologies n'ajoute-elle pas au sentiment de crise dans les sciences, comme l’avait constaté Ulrike Felt par exemple ?

Effectivement, la rapidité n'est pas sans impact. La connexion quasi permanente, qu’autorisent ces technologies, participe à structurer les attentes vis-à-vis des scientifiques. Les scientifiques eux-mêmes, dans leurs pratiques, contribuent à la production d’un environnement qui exige une réactivité accrue. A terme, cette logique d’accélération peut s’avérer stérilisante et il faut être conscient de ce que l'on risque de perdre dans un tel processus : du temps pour la réflexion, de la critique, de la discussion... Peut-être devraient-on s'extraire un peu de ce flux.

Donc les effets négatifs sont assez forts ?

Oui, mais n’oublions pas que ces technologies représentent avant tout des solutions. C'est un ensemble d'outils qui facilite la collaboration, le partage de données, la diffusion des connaissances et qui accroît les possibilités de modélisation et de simulation. Ces outils permettent un changement d’échelle qui transforme la science notamment en termes de logistique de la recherche. Il y a très peu de domaines qui ne peuvent pas en profiter.

Les outils numériques ont-t-ils changé profondément le fonctionnement de la science ou s'agit-il seulement d'ajustements superficiels ?

Il m’est difficile de m’exprimer pour l’ensemble des domaines de la science. Ces outils offrent de nouveaux territoires d’investigation. Parmi les changements profonds amorcés, on trouve de nombreuses initiatives qui visent à récolter, stocker et remettre en circulation d’énormes quantités de données. L'idée générale est que ces données constituent une sorte de matière première que l’on sera capable de combiner et réutiliser à des échelles massives dans de nouvelles recherches, un peu comme dans le Human Brain Project. Cela représente, à mon avis, un pari encore ouvert. Comment peut-on encoder le contexte de récolte de ces données par exemple ? A défaut d’un travail en profondeur sur les métadonnées, on risque de trouver, dans quelques années, un peu naïve cette vision d’une nouvelle manière de faire la science.

La communication avec le public par le biais de Twitter, Youtube et compagnie ne déforme-t-elle pas la science ?

Si on se limite à demander aux chercheurs de condenser leurs réflexions en 140 signes, il est vrai que cela comporte le risque de travestir la science, sa complexité et sa richesse. Pourtant si l’on souhaite susciter l’attention du public et dialoguer avec lui, il me semble aussi nécessaire d’aller à sa rencontre dans les lieux en ligne qu’il fréquente. C'est difficile pour les scientifiques puisque ce sont des espaces de dialogue ayant leurs propres codes et aussi leurs limites. Par exemple, il n’est pas rare que des vidéos de mauvaises qualités ou celles qui tournent en dérisions une situation soient celles qui marchent le mieux.

Internet entraîne aussi les "filter bubbles", ne rend-t-il pas aussi plus profond le fossé entre les gens qui s’intéressent à la science et ceux qui n’ont pas d’intérêt pour elle ?

C'est juste, non seulement les "filter bubbles" existent, mais elles prolifèrent et sont parfois invisibles pour les utilisateurs eux-mêmes. Il faut donc réfléchir à comment créer les conditions d’un vrai dialogue avec la société, c’est-à-dire comment cultiver, en ligne aussi, des publics divers. L’utilisation des seuls moyens numériques ne suffit pas. Au lieu de simplement relayer la science, il convient de faire l'effort de la traduire et d’aller à la rencontre de publics qui ne lui sont pas forcément favorables.

La maîtrise des médias numériques requiert un grand nombre de professionnels, ce qui augmente les effectifs du personnel dans les services de communication. Est-ce justifié ?

Moi aussi, j'ai des doutes par rapport à l’efficacité de ces outils de communication scientifique. Mais la nécessité d’une présence en ligne forte de la science ne fait aucun doute pour moi. En observant, depuis des années, la diversité des usages du numérique, j’ai pu constater à quel point ces usages sont devenus importants pour appréhender le monde et aussi pour nous mobiliser en politique. Comment cueillir les fruits sans nous perdre ? Je n'ai pas de réponses faciles, mais c’est précisément ce qui rend ce domaine si passionnant pour moi.